À Carouge, la rénovation de L’Abri, lieu de résidence et de création artistique, énonce une certaine idée de l’architecture : exhaler le passé, le magnifier. Une philosophie que partage Metallover, partenaire de l’atelier YKRA sur cette réalisation comme sur la renaissance du mythique cinéma Plaza. Rencontre avec Youri Kravtchenko, « scénarchitecte », dont l’univers, empreint de cinéma et d’arts plastiques, met en perspective proposition architecturale et savoir-faire artisanal.
L’Abri est une ancienne serrurerie reconvertie en espace de création artistique. Le Plaza, quant à lui, est un monument du bâti moderne genevois promis à une nouvelle vie. Deux lieux, deux histoires, mais une même ambition : préserver l’identité de l’existant tout en l’adaptant aux usages contemporains Entre novembre 2024 et mai 2026, L’Abri a fait l’objet d’une intervention sur son enveloppe, sous la conduite de YKRA. Metallover s’est vu confier la rénovation de ses ensembles vitrés métalliques, avec le recours aux profilés MHB, réputés pour leur finesse et leur qualité. L’enjeu : améliorer les performances des ouvertures sans altérer le caractère industriel du bâtiment. Rencontre avec Youri Kravtchenko.

Avant / après de la façade extérieure
Metallover. Youri, vous revendiquez une architecture forgée par une culture artistique engagée. Comment définiriez-vous cette démarche ?
Youri Kravtchenko. Pour moi, l’architecture est une courroie de transmission temporelle. J’ai grandi dans un environnement familial où les disciplines artistiques se croisaient. A eux deux, mes parents étaient passionnés de théâtre, musicien, compositeur, dessinateur, écrivains. Mon épouse travaille dans l’art contemporain. Cette multiplicité des influences est fondamentale pour moi. Ce qui m’intéresse, c’est le langage que nous construisons, la manière dont il s’empare du lieu. Si l’architecture parvient à capter une part de cette mémoire collective, comme le ferait un film, alors elle a atteint son objectif. C’est un geste de passeur. Il ne s’agit pas seulement de répondre à des questions d’ergonomie ou de fonction, mais de susciter des émotions.
Vous semblez également refuser la distinction traditionnelle entre architecture, architecture d’intérieur et design.
C’est une conviction que nous défendons chez YKRA. L’architecte peut être bâtisseur, scénographe, artiste, designer. Un ensemblier en quelque sorte. La lumière, le son, les aspects, les proportions, les usages : tout participe d’une même expérience. On ne peut pas dissocier ce que voit l’œil de ce que ressent le corps.
Cette sensibilité explique-t-elle votre intérêt particulier pour discipline de la transformation et de la rénovation des bâtiments-lieux existants ?
J’aime les contextes, les traces-témoignages : tout cela constitue un substrat extraordinaire. Nous intervenons beaucoup sur des projets de cafés, de restaurants, d’hôtels, de lieux culturels, mais aussi sur des transformations architecturales lourdes. Transformer est un exercice complexe, parce qu’il faut convaincre, entraîner les différents protagonistes dans une histoire commune. C’est là que la narration devient un outil de projet. Il faut parfois construire un scénario pour que chacun comprenne ce que nous cherchons à faire.

L’Abri, à Carouge, illustre précisément cette attention à l’existant. Quelle était la nature de votre intervention ?
Nous sommes intervenus sur l’enveloppe de l’édifice. Il s’agissait notamment de remplacer les fenêtres, de reprendre certains éléments de façade et de rénover les ouvrages métalliques vitrés. Nous avons également travaillé sur la partie arrière de l’immeuble et sur les structures de liaison. C’est en quelques sortes, une opération d’acupuncture architecturale.
Pourquoi avoir retenu les profilés MHB de Metallover ?
Nous devions répondre à des exigences contemporaines de performance énergétique, sans perdre le langage architectural du bâtiment. Les profilés MHB permettent précisément de conserver des sections très fines, une grande élégance des lignes et cette expression industrielle qui évoque les ateliers, les usines, le vocabulaire du Bauhaus. Le choix de ces profilés et celui de Metallover étaient parfaitement adaptés à notre intention architecturale.

Vous connaissiez déjà Metallover avant L’Abri. Qu’est-ce qui distingue cette entreprise à vos yeux ?
Il y a une histoire, une réputation familiale. Nous avions déjà collaboré sur des projets exigeant des dispositifs métalliques complexes, notamment au Buffet de la gare de Lausanne, avec des éléments rotatifs qui participent à la transformation du lieu entre le jour et la nuit. Metallover, c’est l’horlogerie fine de la serrurerie : une maîtrise des assemblages, une technicité des ouvriers et des collaborateurs, une capacité à comprendre, à solutionner, à réaliser. Pour un architecte, c’est précieux.

Cette collaboration se poursuit sur un autre chantier emblématique, celui du cinéma Plaza. En quoi ce projet rejoint-il votre conception de l’architecture ?
Le Plaza est un projet d’une grande richesse. Nous travaillons pour le bureau d’architectes chargé de sa restauration, FdMP, sur les espaces intérieurs. Nous intervenons plus particulièrement sur la brasserie, le glacier, et l’hôtel de dix-huit chambres, chacune conçue comme une salle de cinéma privée.
Ce qui est fascinant, c’est le prolongement de l’architecture de Marc-Joseph Saugey. Nous retrouvons cet univers moderniste des années 1950, l’aluminium, le béton, les détails extrêmement dessinés, mais nous les faisons dialoguer avec des usages et des sensibilités contemporains. Dans un projet comme celui-là, la distinction entre architecture, mobilier, lumière et scénographie n’a plus beaucoup de sens. Tout doit fonctionner ensemble.
Vous avez notamment imaginé une réutilisation assez inattendue de l’aluminium historique du Plaza…
À la suite d’un incendie, des poutres en aluminium de la salle avaient fondu. Nous avons récupéré environ une tonne et demie de cet alliage datant de 1953. Plutôt que de considérer cette matière comme un déchet, nous avons imaginé de lui donner une nouvelle existence. Nous l’avons refondue pour créer notamment des poignées et des éléments décoratifs inspirés de fruits et de légumes pour la brasserie. Ce sont de petits objets qui portent littéralement une partie de l’histoire du bâtiment. Le matériau de 1953 « revient » au Plaza, sous une autre forme pour ainsi dire des boucles d’oreilles architecturales
Et quelle place Metallover occupe-t-elle à vos yeux, dans cette aventure ?
Une place importante. Le Plaza exige une fidélité aux détails de l’origine, dans le travail du métal et de l’aluminium. C’est un travail qui demande une compréhension très fine de l’intention architecturale et une véritable culture de fabrication. Metallover intervient notamment sur les vitrines et sur de nombreux ouvrages métalliques. Nous mesurons ici toute la valeur d’une entreprise capable de conjuguer l’artisanat traditionnels et les exigences techniques contemporaines. Cette capacité à aller jusqu’au bout du détail est rare. Et pour nous, architectes, travailler avec des artisans qui partagent cette exigence est un véritable plaisir.